Le serpent, instrument de musique ancien

 
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Facture instrumentale du serpent

 

•  Morphologie : le serpent et la famille des cornets à bouquin

C'est le jeu par l'intermédiaire d'une embouchure qui classe le serpent dans la famille des cuivres malgré une conception en bois. Du point de vue de sa facture le serpent se rapproche beaucoup du cornet à bouquin : il est formé de deux pièces de bois de section semi-cylindrique creusées et assemblées au moyen de colle, puis recouvertes de cuir qui assure solidité et étanchéité.

La forme du serpent , inhabituelle pour un instrument de musique est un point important dans la compréhension de l'histoire de sa facture. Le but était en effet de construire un instrument grave, donc encombrant, qui soit suffisamment maniable. Cette forme « serpentine » fut la solution adoptée pour que l'instrumentiste puisse boucher les trous de jeu de l'instrument et le tenir de façon commode . Cette forme très complexe nécessite plusieurs pièces de bois disposées de façon à se chevaucher, les deux sections semi-cylindriques ainsi obtenues forment l'instrument, parfois seules deux pièces de bois forment l'instrument, chacune pour l'un des coté semi-cylindrique (voir schéma). Un bocal en métal coudé permet de disposer l'embouchure de façon à obtenir une position de jeu aisée.

 

Figure 1 : Schéma précisant les différentes parties du serpent

Le serpent est composé de deux demi-cylindres gougés, pouvant être eux-mêmes divisés en plusieurs parties. Ces deux demis cylindres sont assemblés au moyen de colle, de liens et du cuir qui recouvre l'instrument. Si plusieurs pièces composent le corps de l'instrument, elles sont assemblées par chevauchement. Une virole en laiton permet de maintenir le bois à l'entrée de l'instrument pour l'emboîtage du bocal.

La particularité du serpent par rapport à la famille des cornets est sa perce* très large évoluant d'environ 25mm à l'entrée du corps de l'instrument à 110mm environ pour le pavillon. C'est cela qui procure au serpent une sonorité très profonde, douce, jouant beaucoup sur la résonance et très proche de la voix humaine.

 

•  Sources historiques : les traités, les instruments

Un seul traité français ancien donne des indications sur la manière de réaliser un serpent et notamment des mesures précises : il s'agit de l' Harmonie universelle de Marin Mersenne , publiée à Paris en 1636. Les données livrées par cet écrit sont les suivantes :

 

 MERSENNE

 

Pied, Pouces, Lignes

millimètres #

Longueur bocal

1/2 0' 0"

163

Longueur corps

6 0' 13''

1988

Écartements trous

 

 

Tête-1

1? 13' 0" ##

680?

1-2

0 2' 0"

54.5

2-3

0 2' 0"

54.5

3-4

1 0' 0"

326.5

4-5

0 2' 0"

54.5

5-6

0 2' 0"

54.5

Diamètres trous

0 0' 6"

13.5

Épaisseur bois

0 0' 1/2''

1.2


Figure 2  : Marin Mersenne , Harmonie universelle , Paris , 1636, gravure, réimpression, C.N.R.S., Paris, 1986, vol 3, livres 5, proposition XXIV, p 279.

# La conversion est donnée par Franck Jedrzejewski , dans son Histoire universelle de la mesure Pied de Paris avant 1667 = 12 pouces = 144 lignes = 326,5 mm

## Cette mesure est donnée par Mersenne de 13 pouces, soit 353,5 mm et Mersenne précise que la figure est très précisément à l'échelle.Nous avons pris les mesures de la figure et déduit que sur la gravure la partie de l'instrument entre la tête et le premier trou mesure environ 2/5 du corps de l'instrument. Soit près de 790 mm si l'on prend comme référence la longueur totale donnée par Mersenne dans le texte : nous avons donc proposé l'ajout d'un pied qui aurait pu être oublié par l'éditeur, augmentant cette mesure de 13 pouces (353,5 mm) à 1 pied 13 pouces (680 mm) mesure plus probable mais encore loin de la proportion de la gravure. Cette donnée reste donc incertaine.

 

Mersenne indique en outre que le serpent peut être fabriqué en bois ou, plus étonnant, en métal. Pour autant très peu d'exemples parmi les instruments dont nous disposons aujourd'hui sont en métal. Il s'agit plutôt d'instrument du XIX e siècle de forme droite.Un autre traité anglais datant de la fin du XVII e siècle donne des indications de mesures de serpents : celui de Talbot . Les données sont pour certaines très différentes de celles de Mersenne et nous savons que les serpents anglais conservés actuellement sont morphologiquement différents des serpents français. Nous n'en tiendrons donc pas compte ici.

-Les instruments historiques sont une autre source importante de connaissances concernant la facture du serpent. On trouve de tels instruments dans toutes les régions de France, dans des collections de musées, dans des églises, dans des collections privées. Nous avons pu, à partir du travail de recensement des instruments de musiques conservés dans les musées de province réalisé par Frédéric de la Grandville , dénombrer 41 serpents de type église* conservés dans les musées de province et d'Île de France. A Paris , deux musées conservent des serpents courbes : 1 au musée des Arts et Traditions populaire et 18 au Musée de la Musique.

Nous avons plus particulièrement porté notre attention sur la collection des serpents courbes du Musée de la Musique de Paris , pour lesquels nous avons réalisé une série de mesures, des dessins techniques et des prises de diapasons. (Voir le site du centre de documentation du Musée de la Musique de Paris), 18 serpents ont été étudiés, 8 sont du facteur Baudoin et datent du XIX e siècle. Pour les autres instruments, pour la plupart sans marques de facteur, il est impossible de déterminer une date de fabrication.

Les mesures des serpents du Musée de la Musique de Paris sont contenus dans l'ouvrage suivant: Hostiou, Volny, Le Serpent d'église en France, de son apparition à la Révolution, Maîtrise de musicologie sous la direction de F. Billiet, Université de Paris 4 Sorbonne, mai 2004, 171p.ouvrage disponible à la bibliothèque de musicologie de Paris 4, ainsi qu'au centre de documentation du Musée de la Musique de Paris.

Il résulte de cette étude que les instruments réunis dans cette collection présentent de grandes similitudes et des dimensions proches des mesures indiquées par Mersenne . Ces caractéristiques, montrant qu'on construit encore au XIX e siècle des serpents tels que les décrit Mersenne, indiquent une certaine constance dans les procédés de fabrication du serpent. La synthèse statistique des mesures effectuées sur ces instruments permet de se rendre compte de ces particularités.

Synthèse des mesures effectuées sur les serpents de la collection du Musée de la Musique de Paris

 

 

MOYENNES en mm

ECARTS TYPES

E.T. pondéré #

Mersenne

Longueur bocal

394.80

21.46

5.43

163.00

Diamètre interne emb.

11.37

1.03

9.10

 

Diamètre interne instr.

21.15

0.95

4.48

 

Diamètre externe instr.

22.60

1.26

5.57

 

Longueur corps

1969.15

49.69

2.52

1988.00

Diamètre entrée bocal

24.91

1.65

6.63

 

Diamètre pavillon

106.81

5.20

4.87

 

Écartements trous

 

 

 

 

0-1

765.08

28.56

3.73

?

1-2

39.78

2.73

6.87

54.50

2-3

39.40

2.34

5.94

54.50

3-4

326.38

9.39

2.88

326.50

4-5

41.43

3.54

8.55

54.50

5-6

42.09

3.13

7.43

54.50

Diamètres trous

 

 

 

 

1

14.28

1.34

9.39

13.50

2

14.05

1.25

8.87

13.50

3

14.10

1.21

8.57

13.50

4

13.93

0.83

5.97

13.50

5

14.01

0.93

6.63

13.50

6

14.04

1.17

8.34

13.50

# Écart type pondéré par rapport à la moyenne de la mesure concernée exprimé en pourcentage.Sont exclus de ces moyennes les instruments tronqués ou cassés, ainsi que l'instrument E. 299, de taille réduite.

Cette synthèse montre que la dispersion des mesures est relativement faible, tous les écarts types, ramenés à un pourcentage, sont au dessous de 10%, la longueur du corps de l'instrument est particulièrement stable avec 2.52% d'écart type pondéré.

Ces mesures sont relativement proches de celles de Mersenne, qui semble décrire un instrument un peu plus grand que la moyenne des autres instruments rencontrés. Seul le bocal est beaucoup plus petit que ceux rencontrés sur les instruments étudiés : ce qui implique la probabilité d'un diapason élevé pour l'instrument de Mersenne.

 

Figure 3  : Baudoin (facteur), Serpent , France, XIX e siècle, Paris , Musée de la Musique, E. 575 (photographie, Volny Hostiou).

 

•  Les facteurs d'instruments, évolutions du serpent

Avant la fin du XVIII siècle, on ne trouve pratiquement jamais mentionné le nom d'un quelconque facteur d'instrument réalisant des serpents. Si l'on retrouve dans de nombreuses archives le lieu ou le prix d'achat de serpent pour telle ou telle église, il est très rare de trouver une indication sur le facteur : Garsault , en 1761, dans son Notionnaire raisonné. , affirme même :« c'est des menuisiers qui font les serpens (sic)  »Cette phrase corrobore l'absence de facteurs spécialisés jusque tardivement au XVIII e siècle.

Le serpent est resté dans sa forme d'origine décrite par Marin Mersenne en 1636, un instrument en forme de S pourvu de six trous, jusqu'à la fin du XVIII e siècle. Cette forme sera encore très courante au XIX e siècle comme l'attestent les nombreux serpents fabriqués par Baudoin , facteur parisien du début du XIX e siècle, exerçant à Paris , rue d'Enfer Saint Michel, de 1824 à 1839. Beaucoup de ses instruments sont parvenu jusqu'à nous, en très bon état pour certains. Ils correspondent tous à la forme traditionnelle du serpent avec parfois l'ajout d'une à trois clés.

C'est dans les années 1780, qu'un certain Régibo , serpent à Saint-Pierre de Lille inventa un serpent de la forme d'un basson. Cet instrument sera appelé serpent droit ou basson russe, forme très largement reprise au XIX e siècle notamment par le facteur Forveille vers 1820.

Dans le Calendrier universel musical de 1789 apparaît cet article :

« J.J. Régibo , musicien à la collégiale Saint Pierre à Lille , vient d'inventer un serpent nouveau qui est en fait de même qu'un basson ; et plus aisé à jouer ; il a la même embouchure, est du même diapason et même gamme. Il a été présenté à M.M. du chapître dans une musique à grande symphonie*, et a fait l'admiration des amateurs par son effet ; ils l'ont reçu dans leurs musique ordinaire. Ceux qui veulent s'en procurer peuvent s'adresser à l'auteur, rue Pétérinck, paroisse Saint Pierre à Lille, le prix est de 3 louis. »

Cette forme permettait une meilleure prise en main pour les défilés et sera donc adoptés en nombres par les musiques militaires. D'autres formes de serpents verticaux seront inventées pour d'autres usages particuliers, comme le serpent de cavalerie crée par Piffault en 1806.

Références bibliographiques

Marin M ersenne , Harmonie universelle, Paris , 1636, réimpression, C.N.R.S., Paris, 1986, vol 3, livres 5, proposition XXIV, p 278.

Franck P. Bär, « Le museo Settela à Milan au XVII e siècle », Revue française d'organologie et d'iconographie musicale, n° 2, 1996, p. 58-87.

Franck J edrzejewski , Histoire universelle de la mesure , Paris , Ellipses, 2002, 416 p.

Anthony Baines, « James Talbot 's manuscript (christ church librairy music Ms 1187) », Galpin Society Journal , n°1, Mars 1948, p.9-27.

Frédéric de La Grandville, [Inventaire des instruments de musique conservés dans les musés de France], base de donnée disponible au Musée de la Musique de Paris

Nous définissons ainsi le serpent en forme de S (forme primaire du serpent d'église), d'église ou militaire, en opposition au serpent droit, en forme de basson ou au serpent ovalisé de type Piffault . (voir glossaire)

Marie-Reine Renon, La Maîtrise de la cathédrale Sainte Etienne de Bourges , Thèse de3 e cycle en histoire de la musique à Poitiers, 1972 , Bourges, M.-R. Renon, 1982, p 84.

Marc Signorile, la musique a Arles du milieu du 17e siècle a la veille de la Révolution française, Thèse de doctorat de 3e cycle sous la direction de André bourde, musicologie, Aix Marseille,1985, p.102.

Michel Brenet, Les musiciens de la Sainte Chapelle du palais, documents recueillis par M. BRENET, Paris , Librairie A. Picard et fils, 1910, réimpression, Genève, Minkoff, 1973,379p. 233.

François Garsault, Notionnaire ou mémorial raisonné , Paris , chez Guillaume Desprez, 1761, p. 641.

Cité par Reginald Morley-Pegge, « Russian bassoon », The new Grove dictionary of musical instruments , London, Macmillan, 1984, vol. 3, p. 278.